ÉMEUTES DE BOKÉ : la gestion des mines de bauxite en question…

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La crise actuelle qui secoue le secteur minier guinéen n’est que la face visible d’un malaise beaucoup plus profond menaçant un secteur qui suscite beaucoup de fantasmes depuis les premières tonnes de bauxite extraites de la mine de Sangarédi en 1973.

Les exportations de bauxite ont commencé par une entourloupe et, depuis plus d’un demi-siècle, celle-là pèse sur le secteur minier. Le tour de passe-passe est facilement décelable la convention minière du 1er Octobre 1963, à l’époque conclue entre le gouvernement guinéen et la compagnie Harvey Aluminium Co. of Delaware. Il s’agit de la promesse de construire une raffinerie d’alumine et même une fonderie d’aluminium en Guinée. Rien que ça ! Voici l’extrait en question : « (…) Une fois assurée l’exploitation des ressources en bauxite de la région de Boké par la mise en œuvre de la Convention signée séparément ce jour par le Gouvernement et Harvey au sujet de l’exploitation des gisements de la région de Boké, de créer et développer en Guinée un complexe industriel capable de produire de l’alumine et de l’aluminium brut , le but de la présente Convention est donc de fixer dès maintenant les principes qui guideront les parties aux présentes dans leur approche vers cet objectif ».

Près de 54 ans après, cet « objectif » n’est toujours pas atteint et c’est justement l’une des sources du malaise qui frappe actuellement la région de Boké. En effet, et nous l’expliquerons plus bas, les promesses manquées par les partenaires « B », propriétaires de 51% de la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) dont les actions ont été reprises de nos jours par le consortium Halco Mining (Alcoa, Rio Tinto et Dadco), expliquent en grande partie le développement frénétique des projets dans la zone Ouest du pays.

Harvey Aluminium disposait même d’une option de premier refus sur toute la zone nord de la Guinée, ce qui empêchait toute autre société de s’y installer. En Octobre 2004, le cabinet d’études Met Chem révélait que la CBG tablait sur un épuisement de ses réserves en 2019 et la compagnie lorgnait sur les riches gisements de Dian Dian (contrôlées actuellement par Rusal) …

En son temps, c’est cette réticence des partenaires « B » de réaliser le fameux complexe industriel, qui aurait obligé le président Ahmed Sékou Touré d’imposer une « taxe spéciale », augmentant substantiellement les revenus miniers provenant de la bauxite (environ 200 millions USD). Après lui, l’un des premiers responsables guinéens à s’attaquer au quasi-monopole de la CBG est l’ancien ministre des mines Alpha Mady Soumah, proche parmi les proches du président Lansana Conté, et qui avait été son chef de cabinet civil à la présidence.

Alpha Mady Soumah a fait pression et a réussi à changer la donne en exigeant à la CBG de ramener dans le portefeuille de l’Etat les surfaces déjà exploitées par cette compagnie et contenant encore des réserves de bauxite jugée « non exportables » (à l’époque moins de 53% de teneur en alumine). C’était dans le cadre du développement du projet de construction d’une grande raffinerie d’alumine à Sangarédi (2,8 millions de tonnes par an modulables jusqu’à 4,5 millions de tonnes) par Global Alumina Corporation via son relais guinéen GAC (Guinea alumina corporation) dirigé par un certain… Mamady Youla.

Avec le recul, on se rend compte que ce fut l’élément catalyseur qui a permis d’augmenter le nombre d’exploitants dans la zone et, plus tard, cette dynamique a poussé l’Etat guinéen à exiger à partir de 2008 la rétrocession normale de la moitié des surfaces déjà prospectées par les compagnies minières, comme cela a pu être constaté avec Rio Tinto et les blocs 1 et 2 du Simandou. Car dès lors que le monopole de la CBG a été ébranlé, le premier acte de ce qui va déboucher sur un morcellement de la zone nord était posé. C’est en effet dans le sillage de la GAC que se sont engouffrées toutes les autres sociétés qui se sont installées dans ce que nous pouvons appeler la Boucle de la bauxite.

Développer la zone en s’appuyant sur les populations

La multiplication des sociétés et des projets, mêlée à quelques problèmes de gestion environnementale, va provoquer des frustrations chez les populations vivant dans une précarité au milieu de ce qu’elles percevaient comme des « ilots de prospérité ». Pour l’anecdote, la contribution de la CBG aux actions communautaires est restée tout ce temps bloquée à 500000 USD, jusqu’aux émeutes de mai-juin 2017, qui ont contraint la compagnie à multiplier par cinq ce montant (elle est actuellement passé à 2,5 millions USD). Pourtant, sans formation spécifique, sans initiatives et sans moyens pour développer elles-mêmes des projets miniers, sans organisation pour capter les bénéfices générés par l’application des textes imposant un contenu local, les populations s’étaient retrouvées très vite dépassées et exposées à toutes sortes de manipulations.

Après le limogeage d’Alpha Mady Soumah, les jalons étaient posés pour changer la vision jusque-là imposée dans le secteur minier ; avec des mastodontes qui donnaient le ton au nez et à la barbe des autorités guinéennes. Avec le ministre des mines Ahmed Kanté, nommé à la faveur des mouvements sociaux de 2006-2007, on assiste même à un léger durcissement des positions de l’Etat dans une démarche tout de même légitime ; entre la révision des contrats miniers de Rusal, Hyperdynamics, etc, pour donner une marge de manœuvre au gouvernement dans un secteur « infesté de requins et de pirates », pour reprendre l’expression d’un expert. C’est à cette époque qu’est née l’idée de la création d’une société étatique chargée de gérer l’ensemble des actifs miniers de la Guinée. Elle fut défendue par Me Momo Sacko, ex-conseiller juridique du ministère des mines. C’est dans cet esprit que la Société guinéenne du patrimoine minier (SOGUIPAMI) a voulu placer son action, même si au finish, apparemment sous la pression des grandes compagnies, l’influence de la SOGUIPAMI a été réduite. Directeur général de la SOGUIPAMI, avant d’être remercié en juin par Mamady Fofana, Kanté a résumé sa philosophie de ce que ses détracteurs appellent un « nationalisme guinéen » dans un discours qui mérite d’être analysé (Télécharger copie ICI).

Sous le régime actuel, les projets miniers dans le domaine de la bauxite se sont accélérés ; à la volée on peut citer outre les grandes exploitations comme la CBG ou la Société Minière de Boké (SMB), le grand projet d’Emirates Global Alumina qui se déploie dans le pays via sa société de droit guinéen, Guinea Alumina Corporation (GAC). Sauf que ce dernier projet à été reformaté et que la raffinerie d’alumine dont l’installation était prévue à Sangaredi devra attendre, même si l’enveloppe de l’investissement global (5 milliards USD environ) peut faire saliver.

Les « gros » ont entraîné Alufer, d’un niveau plus moyen, et d’autres plus modestes comme Alliance Mining Responsable (AMR) et la Guinéenne des Bauxites. Au total, plus d’une dizaine de sociétés minières s’activent actuellement dans la zone nord du pays, entre Boké, Boffa, Gaoual (avec les Iraniens d’Imidro qui ont repris l’ex Société des bauxites de Dabola Tougué) avec l’ambition d’exporter essentiellement vers la Chine. Pour avoir une idée de l’impact de ces exploitations, en moins de 3 ans, avec en 15 millions de tonnes produite en 2016 la SMB a rattrapé voire dépassé le niveau de production de la bonne vieille CBG et permis à la Guinée de plus que doubler sa production annuelle (actuellement au-delà de 30 millions de tonnes en comptant la Compagnie des bauxites de Kindia). Sous la houlette de l’actuel ministre de mines, le cadastre minier a connu une nette clarification, permettant donc d’attirer des investisseurs venus de tous horizons. Faut-il stopper ce mouvement dynamique dans un pays aussi pauvre où l’économie minière reste et demeure la principale pourvoyeuse de devises ? Une telle perspective serait bien entendu risquée, même si l’organisation du secteur doit être impérativement et urgemment améliorée, loin de la politique politicienne et des discours démagogiques.

Il est évident que la première action, indispensable, doit être concentrée sur une transparence dans la gestion des revenus miniers provenant de la bauxite et des taxes versées directement aux collectivités locales, surtout dans les zones où les habitudes de populations ont été perturbées. Il ne s’agit pas simplement de recueillir un montant et de l’exhiber comme un trophée, sans mettre en relief ce que l’on compte en faire concrètement pour améliorer les conditions de vie des populations qui subissent certains effets pervers de l’activité minière tout en nourrissant le secret espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Les problèmes d’électricité et d’eau ne sauraient se régler dans l’urgence : les groupes thermiques budgétivores et exigeantes en entretien ne remplaceront jamais les énergies renouvelables dans des zones isolées et de plus en plus promptes à se révolter.

La seconde priorité devrait être l’encadrement des populations par la formation, les initiatives visant à créer des PME (Petites et Moyennes entreprises) locales, et la sensibilisation, dans le but d’atténuer les frustrations et permettre à long terme, une reprise en main partielle ou totale des entreprises minières par des opérateurs économiques guinéens. Il n’existe aucun autre moyen d’éviter le rapatriement des bénéfices des entreprises actuellement en exploitation dans ces zones. Mais cette initiative devrait d’abord et avant tout s’appuyer sur des entreprises locales capables de faire un travail de qualité et disposant d’un réel savoir-faire : si le changement se fait par simple chauvinisme, sans tenir compte de carences évidentes, il va de soi que cette politique va déboucher irrémédiablement sur un échec.

Pour l’Etat, la troisième priorité devrait être de se donner les moyens de garantir l’exécution, le suivi et le contrôle rigoureux des projets initiés. C’est une manière d’anticiper sur les menaces et permettre aux responsables commis à ces taches de réagir à temps.

Enfin, et c’est le dernier point, il sera nécessaire de sanctionner les cadres et responsables indélicats. Seul le sentiment de justice peut décupler la patience des populations.

En attendant, réduire à la portion congrue les parts des taxes communautaires que les préfectures s’octroient d’autorité pour leur « budget de fonctionnement », sans souvent tenir compte des urgences des populations à la base, serait une action plus que salutaire…

Kaloumpresse: Par Saliou Samb

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